
Tombent les larmes
Par John Gerassi
Traduction : DD
Je ne puis m'empêcher de pleurer. Dès que je vois quelqu'un à la TV qui
raconte l'histoire à vous briser le coeur, la tragédie d'un disparu dans le
désastre du World Trade Center, je ne peux contrôler mes larmes. Et puis, je
m'interroge.
Pourquoi n'ai-je pas pleuré quand nos troupes ont " effacé "
quelque 5.000 pauvres bougres au Panama, dans les environs de El Chorillo, avec
pour seule excuse le fait de rechercher Noriega?
Nos chefs savaient très bien que Noriega se cachait ailleurs, mais ils
détruisirent El Chorillo parce les gens qui y vivaient étaient des nationalistes
qui désiraient que les États-unis quittent complètement le Panama.
Encore pire, pourquoi n'ai-je pas pleuré quand nous avons tué
deux millions de paysans vietnamiens, innocents pour la plupart, au
cours d'une guerre dont le principal architecte, le Secrétaire d'État à
la Défense, Robert McNamara, savait pertinemment que nous ne pouvions
la gagner ?
L'autre jour, je suis allé donner un peu de mon sang, et j'ai
aperçu, un petit peu avant moi dans la queue, un Cambodgien qui venait
faire la même chose. Cela m'a rappelé : pourquoi n'ai-je pas pleuré quand
nous avons aidé Pol Pot à tuer un million de plus de ces Cambodgiens en
donnant à ce tyran des armes et de l'argent, parce qu'il était opposé à
"nos ennemis" lesquels, en fin de compte, furent ceux qui firent
cesser la boucherie ?
Pour ne pas m'endormir en pleurant, j'ai décidé ce soir-là d'aller
au ciné, et j'ai choisi "Lumumba", qui était projeté près de
chez moi. Là encore, j'ai réalisé que je n'avais pas pleuré quand
notre gouvernement avait "arrangé" le meurtre du seul leader
congolais qui fût décent, et tout cela pour le remplacer par le Général
Mobutu, un dictateur rapace, vicieux et meurtrier. Je n'ai pas pleuré non
plus quand la CIA organisa l'éjection du président indonésien Sukarno
(qui avait combattu l'envahisseur japonais pendant la Deuxième
Guerre Mondiale et avait transformé l'Indonésie en un pays libre
et indépendant) pour installer à sa place Suharto, un autre Général
qui lui avait collaboré avec les Japonais pendant l'occupation
de l'Indonésie et qui, une fois sur le trône présidentiel, fit
procéder à l'exécution d'au moins un demi million de "Marxistes"
(dans un pays où
si les gens avaient entendu parler de"Marx", au mieux, il se
serait occupé de Groucho). Plus tard, cette nuit-là, j'ai regardé la
TV, et j'ai pleuré en voyant ce film de ce jeune père, désormais disparu,
en train de jouer avec son bébé de deux mois. Pourtant, je me suis rappelé
ces milliers de Salvadoriens menés à l'abattoir, comme décrit sans ambages
dans le
Times par Ray Bonner, ou le viol de ces religieuses
américaines, également au Salvador, tout ceci commis par des agents
entraînés et payés par la CIA, événements horribles qui n'avaient pas fait
couler une larme. J'ai même pleuré quand j'ai appris combien avait
été brave Barbara Olson, épouse de l'Avocat Général, dont pourtant je
déteste les principes politiques. Mais je n'ai pas pleuré quand les
États-unis ont envahi cette merveilleuse minuscule nation caraïbe de
Grenade en tuant d'innocents citoyens qui espéraient améliorer leurs
conditions de vie en construisant un aérodrome de tourisme, que mon
gouvernement
désigna comme une preuve évidente de la création d'une
base soviétique, mais dont nous nous empressons d'achever la
construction quand l'île est revenue solidement dans le camp américain !
Pourquoi n'ai-je pas pleuré quand Ariel Sharon, aujourd'hui
Premier Ministre d'Israël, programma puis ordonna le massacre de deux
mille pauvres Palestiniens dans les camps de réfugiés de Sabra et Shatila
?
Ce même Sharon, avec d'autres terroristes des gangs Irgoun et
Stern qui devinrent aussi Premier Ministre tels que Begin et Shamir,
tua des femmes et des enfants d'officiers britanniques en faisant
sauter l'hôtel King David où ils étaient cantonnés ?
Je suppose qu'on ne pleure que pour les siens. Mais est-ce là
une raison pour exiger de se venger de quiconque n'est pas d'accord
avec soi ? Il semble pourtant que c'est là ce que veulent les Américains.
En tous cas, il est sûr que c'est ce que veut notre gouvernement,
et la plus grande partie de nos média.
Croyons-nous vraiment que nous avons le droit d'exploiter les
peuples pauvres du monde entier à notre seul profit, simplement
nous prétendons être libres alors qu'ils ne le sont pas ?
Donc, maintenant, nous entrons en guerre. Il est certain que nous
sommes dans notre bon droit en poursuivant ceux qui tuèrent tant de
nos frères (et soeurs) innocents. Et nous allons gagner, bien sûr !
Contre Ben Laden, contre les Talibans, contre l'Irak. Contre n'importe qui
et contre n'importe quoi. Dans le cours des choses, nous allons
encore tuer quelques enfants innocents. Des enfants qui n'ont pas
de vêtements pour l'hiver qui s'approche. Pas de maisons pour
les abriter. Et même pas d'écoles pour leur apprendre qu'ils sont coupables,
à deux, quatre, ou même six ans. Peut-être que les évangélistes Falwell et
Robertson soutiendront que leur mort est bonne, puisque ce ne sont pas des
Chrétiens, et peut-être qu'un porte-parole des Affaires Étrangères dira
que ces enfants étaient si pauvres que la mort était pour eux un meilleur
sort.
Et puis après, quoi ? Serons-nous alors capables de faire
fonctionner le monde comme nous le souhaitons ? Avec toutes les nouvelles
lois qui permettent une surveillance sur vous et moi, nos P D G
seront sans aucun doute satisfaits de voir que les gens qui
manifestaient contre la globalisation sont à présent et pour toujours
écrasés. Plus d'émeutes ? Seattle, Québec ou Gênes. Enfin, la paix !
Jusqu'à la prochaine fois. Qui sera-ce ? Un enfant grandi, qui aura survécu
le massacre de ses parents innocents ? El Chorillo ? Une jeune fille du
Nicaragua qui apprendra que ses parents, docteurs en médecine, ont été
assassinés par une poignée de gangsters que nous appelons contras
démocratiques, et qui ont appris dans les manuels de la CIA que le
meilleur moyen de détruire le seul gouvernement qui n'ait jamais essayé
d'améliorer le sort des plus pauvres était de tuer ses instituteurs, son
personnel médical, et les employés du gouvernement travaillant dans des
fermes modèles ? Ou bien, ce sera peut-être un jeune Chilien amer qui sera
convaincu que sa famille entière a été expédiée dans un monde prétendu
meilleur sur les ordres du Secrétaire d'État de Nixon, Henry Kissinger,
lequel n'a jamais su faire la différence entre un communiste, un démocrate
socialiste ou même un nationaliste.
Quand apprendrons-nous, nous autres Américains, que tant que
nous continuerons d'essayer de faire fonctionner le monde au nom du
compte d'exploitation, nous risquerons que quelqu'un se venge ?
Aucune guerre n'arrêtera le terrorisme tant que nous utiliserons la
terreur selon notre propre recette.
J'ai cessé de pleurer, car j'ai éteint la TV. Je suis allé faire
une promenade.
Je n'ai pas dépassé la quatrième maison. Là, une foule s'était réunie pour
déposer des fleurs et allumer des cierges devant notre caserne locale de
pompiers. Qui était fermée. Qui était fermée depuis le 11 septembre. Parce
que nos pompiers, une poignée de gars merveilleux, amicaux, toujours avec
un sourire et une plaisanterie pour les gens du voisinage, s'étaient
précipités si vite pour essayer de sauver les victimes de la première tour
qu'ils avaient tous péri lorsque le bâtiment s'écroula. Alors, j'ai encore
pleuré.
Puis, quand
j'ai écrit ces lignes, je me suis dit, ne les envoient pas. Quelques-uns
de tes étudiants, collègues, voisins, vont t'en vouloir, et même vont
peut-être chercher à te faire du mal. Mais j'ai allumé la TV, et il y
avait encore le Secrétaire d'État Powell qui me disait que c'est très bien
d'entrer en guerre contre ces enfants, ces pauvres gens, ces
anti-américains, parce que nous sommes civilisés et qu'ils ne le sont pas.
J'ai donc décidé de me lancer. Peut-être qu'en lisant ceci, une autre
personne va se demander : pourquoi y a-t-il dans le monde tant de personnes qui
sont prêtes à faire le sacrifice de leur vie pour nous faire goûter un peu
de ce que nous leur donnons ?
John Gerassi
Professeur de Sciences Politiques Queens College and the Graduate Center,
CUNY
Reçu le
17 oct. de Pierre B.
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